DE LA COULEUR AU TRAIT, UNE ARCHITECTURE DU PAYSAGE SE DISTILLE

Texte écrit par Emmanuelle Ravel

Commissaire de l'exposition "Territoires de la Couleur" - Atelier Barillet, Juin 2017

Artiste plasticienne, Aude Borromée est aussi architecte.

Là où son art éclot alors, ce n'est pas dans l'objet fini comme aboutissement de l'oeuvre, mais c'est le trajet qui la conduit de son intuition à la mise en espace de ses émotions qui est le plus sûr chemin de l’art.

De cette capacité intuitive, elle tire une propension rigoureuse à mettre en ordre son monde intérieur. De l’architecture, elle puise les lignes de force, paradigmes et conception que nécessite tout projet. Seulement dans ses compositions picturales, l’élément décisif n’est plus le concept mais le percept. Et s’il convient de distinguer conception et exécution, c’est pour mieux réserver le terme d’art à tout ce qui fait partie du processus. Cette approche a eu ses tenants, et nul ne dénierait à un Sol LeWitt sa conviction théorique pour appréhender le sensible. « Cet art n’est ni une théorie, ni l’illustration de théories : il est intuitif, il engage de différentes façons le processus mental, sans finalité » écrit-il.

Chez Aude Borromée, la construction mentale vacille au contact du paysage.

Bien que la structuration soit le prélude à la composition, jamais elle n’impose de système ou de série.  Chez elle aussi, l’art est dans le plan, et le corps à corps avec la planéité du support est l’instigation des tensions qui structurent les masses colorées. Souvent émaillant les surfaces afocales, les touches s’emboîtent ou se dispersent, le contenu formel est extirpé de sa gangue abstraite et s’accorde à la largeur de vue de l’artiste.

Comme chez Nicolas de Staël par exemple, le paysage n’est pas un spectacle contemplé à distance, mais le lieu d’une osmose physique avec la chair du monde. Ses toiles vibrent de rythmes produits par les chocs de la forme et de la couleur; le mouvement même de la vie s’inscrit dans l’organisation des pavés, que le vocabulaire plastique de l’artiste libère. « Chaque œuvre traduit un lieu avec sa propre notion de mouvement et de déplacement, en allant du fluide d’un paysage au rectiligne d’un bâtiment. Je retranscris ces typologies en articulant pleins et vides, formes et couleurs, lignes et structures. » confie-t-elle. À n’en pas douter il s’agit là d’un désir de donner à la couleur la vitesse du trait. Et d’y conclure un accord vibratoire avec la lumière. Car si une tension figurative persiste encore - par les titres notamment, Aude parle de Cartes, Faubourgs, Toits, Coteaux, Fleuraisons,- … son langage plastique ne relève que du pouvoir évocatoire des formes les plus simples.

Cette démarche exigeante, entre réflexion et intuition, ne se dérobe pas dans la construction du mobilier.

L’artiste crée aussi des espaces de vie où l’énergie accumulée dans ses peintures force ici les limites du support: tables, étagères, compositions murales, mais aussi verreries, objets… sont autant d’œuvres qui s’enrichissent continuellement les unes des autres, dans un dialogue incessant des formes et des couleurs, des matières et des usages, résonances de l’imaginaire plus que quête formelle ou problème à résoudre. Le plaisir qu’elle nous offre est à la mesure de la diversité des associations qu’elle propose.

Au contact d’une telle œuvre, nous prenons conscience des pouvoirs de la pensée exploratrice

Et ce lieu qu’elle investit aujourd’hui ne saurait la désavouer: l’architecture de Robert MALLET-STEVENS est plus qu’un habitacle à sa taille, c’est un écrin ouvert à l’imprévisible. Laissons-nous surprendre et émouvoir par l’intelligence de sa fantaisie.

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